Eva
Assayas

Le temps suspendu d’une apparition

Photo du spectacle Magdalena

A propos d’un extrait de Magdaléna, joué à La Parenthèse, Théâtre Louis Aragon, Festival off d’Avignon (Programmation Danse Dense)
Écriture chorégraphique : Chloé Zamboni en étroite collaboration avec Marie Viennot.
Interprétation : Marie Viennot & Chloé Zamboni
Création musicale : Arthur Vonfelt
Création lumière : Thibaut Fack
Assistant à la chorégraphie : Joachim Maudet

Dans la pénombre des coursives qui longent les gradins, à cour et à jardin, deux profils se découpent. Les yeux s’accordent avant que les silhouettes entières n’émergent de l’obscurité. Sans se quitter du regard, deux interprètes avancent jusque dans le rectangle blanc délimité par deux lés de tapis, au milieu du plateau. Debout l’une en face de l’autre, elles détournent leur regard vers les nôtres, captent notre attention à la manière de deux pierres magnétiques dont les vibrations ne vont cesser de faire varier les formes. D’abord enchevêtrées au sol dans une étreinte presque sacrée, leurs pupilles entament une danse dont la précision cisèle l’espace qu’elles observent. Leur étreinte se délie par instants, laissant apparaître leurs mains comme des offrandes. Les corps sont aimantés mais il semble que le poids de l’une ne verse jamais dans celui de l’autre. La tendre intimité qui naît de ces contacts intérieurs en devient parfois douloureuse : leurs gestes apparaissent comme des amorces qui n’auraient jamais de point de chute, leurs yeux appellent des directions qu’elles-mêmes n’atteindront pas. L’une d’entre elles abandonne l’autre, quitte l’espace de la scène : le corps laissé seul résonne d’abord comme un écho de l’échange vibratoire qui vient d’avoir lieu, puis fond progressivement vers l’arrière, en direction d’une bougie dont il semble imiter la matière cireuse.

     Le temps lui aussi fond, troublant la perception de sa vitesse, diluant sa chronologie. 

Les deux corps sont à nouveau dans l’espace, érigés cette fois-ci, une perle blanche brillant à l’oreille droite de chacune. On est peut-être revenu.e.s en arrière, ce qui vient d’avoir lieu n’a peut-être jamais eu lieu. On croit apercevoir un sourire sur le visage de l’une puis les yeux rouges et humides de l’autre nous demandent si nous n’avons pas plutôt rêvé.
Le rythme s’accélère, les regards et les moteurs se multiplient. L’aimantation du début n’a pas disparu mais la résistance entre les corps a diminué : les articulations sont déliées, la densité de l’espace s’est résorbée, une main attrape une hanche, se dépose sur une tête. Cette circulation du flux, libre par instant, reste cependant contenue par la précision des images qu’arrêtent parfois les deux interprètes, comme pour figer une forme qui ne cesse de se désagréger.
Ces profils apparus dans la pénombre des coursives ressemblent alors à des êtres captifs de la surface d’un tableau dont ils cherchent à s’extraire. Par moments, des images se décollent et s’incarnent, dans un temps suspendu à la fonte d’une bougie.
Captés par leur propre captivité, on observe la cire fondre jusque dans leurs doigts, guettant une extinction qui n’arrivera jamais vraiment.

Magdaléna sera jouée les 28 et 29 novembre prochains au Théâtre de Vanves.
Crédit photo : Mathilde Guiho